James Baldwin, la voix des damnés de l’Histoire

L’histoire n’est pas simplement une chose à lire. La littérature, le cinéma, la musique en sont de même. Elles sont les expressions brutes, concrètes et souvent brutales de l’état d’une société. Quand le romancier procède à l’écriture d’une fiction, il examine et observe, scrute d’un œil attentif le scénario du monde qui se déroule sous ses yeux. Et sans le savoir, il se livre à la psychanalyse de la société dans laquelle il vit. James Baldwin était de ceux-là, de ces intellectuels qui refusaient de leurs voir s’assigner le rôle de semeurs de rêves édulcorés. Il prenait le stylo pour ne pas hurler. Sans doute comprenait-il alors, que les corps des damnés ne peuvent soulever le glaive de la révolte sans que l’esprit ne brandisse la plume.

Aux yeux de l’Amérique, James Baldwin demeura une figure controversée. Son regard désabusé sur la société américaine terrifiait l’Amérique blanche par un ton affreusement insolent et criant de réalité. Il confrontait les américain.e.s à leur examen psychologique, en se portant thérapeute d’une société malade et gangrenée par le racisme, la ségrégation et la violence. En témoignait sa relation tourmentée avec son pays. A 24 ans, il quittait son Harlem natal pour s’installer à Paris, où il observait de loin les affres d’une nation qui lui était -presque- naturellement hostile.  En France, Baldwin vivra pleinement son identité de romancier noir et homosexuel, et c’est dans le Paris des années 50 et 60 qu’il convertira en créativité l’humeur hivernale* de son exil. Rien d’américain ne lui manquait,  car s’il s’était si vite empressé de quitter son pays, c’était pour que l’Amérique ne puisse le lire uniquement comme un nègre ou un pédé. Et quand James Baldwin décide de rentrer à New-York, c’est pour payer sa dette, et contribuer de son tribut au combat des sien.ne.s.

 

« Si les Américains n’étaient pas aussi terrifiés par leur moi privé, ils ne seraient jamais devenus aussi dépendants de ce qu’ils appellent le « problème noir ». Ce problème qu’ils ont inventé pour préserver leur pureté les a transformé en criminel et en monstres, et maintenant les détruit. »

 

Vaine est la tâche pour un afro-américain de se dépêtrer du carcan racialiste qui l’oppresse et le catégorise. Luther King ou Malcolm X auront choisi la lutte politique, Baldwin aura préféré l’exil et la création. Lorsqu’un.e peintre blanc.he esquisse un tableau aux Etats-Unis, son oeuvre est appréciée comme celle d’un.e artiste, tandis que l’oeuvre d’un.e peintre Noir.e sera systématiquement appréhendée par le prisme de son phénotype. C’est pour cette raison que toute sa vie, Baldwin aura tenté de décrypter les sources psychologiques du racisme relayées par la production artistique. Dans I am not your Negro, adaptation cinématographique de ses derniers écrits, il détruit cas par cas toutes les représentations au grand écran d’un.e Noir.e docile et obéissant.e, modelées par l’histoire esclavagiste américaine et par le poids des structures religieuses et politiques, qui ont cantonné l’afro-americain.e au rôle de subalterne soumis.e, fidèle, et soucieux.se de ne pas heurter la bonne conscience blanche. Ainsi, si Baldwin figure parmi les plus grandes personnalités du mouvement des droits civiques, c’est précisément parce qu’il mettait les mots sur les traumas intériorisés par les Noir.e.s américains. Il nommait les souffrances et les stigmates du peuple Noir en pointant du doigt la paranoïa des Blanc.he.s, et en faisant fi de leur bonne conscience. Ce lourd bagage historique intériorisé par chaque être n’est guère que la construction fantasmatique des Blanc.he.s, et ne résulte que du fantasme auto-entretenu d’une nation qui n’a su dessiner une relation saine avec son Autre. Baldwin l’affirme, irrévérencieusement : les Blancs ont besoin du Nègre, un Nègre qu’ils utilisent vulgairement comme leur miroir réfléchissant, comme la figure par laquelle ils actent leur prétendue pureté, et blanchissent les travers d’une société qu’ils dominent.  Baldwin expliquait donc aux Noir.e.s qu’ils n’étaient pas le problème, mais que le monde, lui, l’était, pétri de ses élucubrations raciales et de ses crispations, pour dissimuler les abjections banales et enfouies de notre société, la pauvreté, les inégalités, le rejet de l’autre, et la misère affective de l’Occident.

 

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Dorothy Counts, première étudiante noire à intégrer une école blanche.

 

« L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Et ce n’est pas une belle histoire. »

 

Baldwin le dit : toutes les Nations occidentales sont empêtrées dans un mensonge, dans une mascarade immense qui a occulté les fondements d’une civilisation dont ils ont été les maîtres incontestés. Ce mensonge, c’est celui de leur prétendu humanisme, cet humanisme sous couvert de bonnes intentions patronales et paternalistes, qui ont servi les systèmes de domination dans leur ensemble. Au croisement de toutes ces aliénations de l’homme produites par le capitalisme, le colonialisme, l’esclavage, la ségrégation, le patriarcat, les standards sexuels, se trouve l’homme et la femme noire, comme la figure ultime de l’oppressé.e, par laquelle toutes les formes d’oppression se sont catalysées.  L’oeuvre de Baldwin l’explique : dans La Conversion, son premier roman, Baldwin vitupère l’Eglise Pentecôtiste américaine, en narrant les trajectoires individuelles d’une famille – qui à bien des égards, ressemble à la sienne- et en soulignant l’extrême pauvreté émotionnelle et affective de toute une communauté. Il accuse le christianisme d’avoir entretenu le système esclavagiste et la ségrégation, en palliant le sentiment d’oppression des Noir.e.s par une libération post-mortem. Dans I Am not your Negro, il est question de vendre du nègre, de l’acheter et de le consommer. Il fustige une industrie du divertissement qui anesthésie les citoyens occidentaux, comme en les dédouanant de leurs possibles états d’âmes, fruits de leur insolente opulence. En somme, Baldwin traite de l’apathie morale d’une civilisation toute entière, qui laisse se perpétrer la domination de ses frères et sœurs dans un silence accablant, un gouffre affectif saturé de honte et d’embarras.

L’oeuvre littéraire de Baldwin nous interroge sur la nature de ce que doit être une production culturelle. Qu’est-ce qu’une oeuvre culturelle si elle n’est pas subversive ? Qu’est-ce qu’une oeuvre artistique si elle ne s’attaque pas aux canons traditionnels, aux représentations sociales coutumières ? L’art, dans un contexte de lutte, doit s’employer à  questionner le caractère de ce qui est bon ou mauvais, le caractère de ce qui est beau ou laid. Quand James Baldwin met en scène le quotidien et l’intimité d’un homosexuel blanc à Paris dans Giovanni’s room, il met en lumière la complexe représentation des homosexuels à l’attention d’un public non avisé et non familier de ces enjeux. Ainsi, déconstruire ces représentations sociales, en tant que produits de l’Histoire, c’est affronter cette dernière, et délégitimer les systèmes d’oppression effectifs dans nos sociétés.

 

« L’histoire n’est pas le passé.

C’est le présent.

Nous portons notre histoire en nous.

Nous sommes notre histoire. »

 

L’Histoire n’est donc pas simplement une chose à lire. L’immense force de l’histoire tient en ce que nous la portons tous en nous, qu’elle guide et détermine littéralement chacun de nos faits et gestes. Baldwin était de ces intellectuel.le.s qui ont entrepris d’évaluer cette création de l’Histoire, quitte à entrer en conflit avec celle-ci. Affronter l’Histoire, c’est s’affronter soi-même, affronter la création du Soi et de l’Autre, et les interactions qui en émanent. Tout l’enjeu du mouvement des droits civiques, et de tous les mouvements de libération des peuples damnés partout dans le monde, est de déposséder l’Histoire de son pouvoir tyrannique, d’atteindre un niveau de maturité et de libertés personnelles capables de changer l’Histoire. Baldwin était de ces voix qui portaient ce combat, peut-être malgré lui. Parce que comme il déclarait en 1965, de retour d’exil, « il est possible que seul un individu méprisé par l’Histoire en vienne à la remettre en question. »

 

O.H


*: formule tirée de Réflexions sur l’exil et autres essais, Edward Said, Actes Sud, 2008

Toutes les citations sont tirées de I am not your negro, James Baldwin & Raoul Peck, Robert Laffont, 2017.

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